Interaction démocratique

Publié le par L'Arrosoir

Thèse, antithèse, critique, partis, toutes ces notions montent en gamme dans l’espace médiatique français à l’occasion des débuts de la campagne présidentielle. Et ce n’est qu’un commencement …

Nous verrons donc s’affronter sous nos yeux enthousiastes pour certains, attentifs pour d’autres, écœurés pour d’autres encore des idées, des propositions, des programmes, qui s’attacheront le plus possible à se démarquer, par leur contenu, de ceux du voisin.

L’affrontement tournera invariablement autour de la mise en scène de grandes oppositions : France / Europe, liberté de s’enrichir / société solidaire, nationalisme / ouverture des frontières, étatisme / initiative privée, bien être individuel / bien être collectif, égalité des chances / droits, égalitarisme / communautaro-particularisme, banlieues / centre ville, Paris / province, changement / conservatisme, rupture / réforme pour n’en citer que quelques-uns.

Certains points feront probablement l’objet, comme lors des épisodes précédents, d’une unanimité solennelle (sans toutefois jamais donner lieu à union nationale) : lutte contre le chômage, valeurs de la république, défense de la laïcité, lutte contre la crise de la démocratie, la France éclairant le monde, volonté de (re)trouver une France forte, éducation, vigueur économique, etc.

Dans toutes ces discussions, nous devrons prendre parti, et serons sommés de porter notre voix sur un seul nom.

Je fais ici le constat d’un triple manque dans cette forme d’interaction : manque de personnalisation, manque de dialogue, manque de cohérence.

Manque de personnalisation, car les discours qui nous sont adressés sont généraux, globaux, et s’adressent plus à des masses, à des groupes, voire à la société dans son ensemble, qu’à des personnes. Même dans des cas plus concrets, ils n’adressent que des facettes socio-économiques du citoyen. Par exemple, il s’agit de donner du travail à chacun, ou des revenus à chacun, nous considérant comme des travailleurs ou des acteurs économiques.

Manque de dialogue car ils s’inspirent beaucoup, dans leur réflexion, de données simplifiées relatives aux citoyens (statistiques, sondages) et peu de données riches, issues d’un échange appuyé avec des citoyens (je reviendrai sur les initiatives de campagne participative de Ség. Royal qui sont en cours).

Manque de cohérence, car les discours / programmes qui nous sont servis sont radicalisés, en cela qu’ils insistent sur les éléments les plus originaux, les plus différentiateurs, qu’ils instillent des camps, des clivages, au détriment d’éléments qui font consensus. Au point de chercher la caricature.

Vous me direz : quoi de plus normal ? Ne s’agit-t-il pas de conduire une partie des activités de la société tout entière, de la nation, par la voie de représentants élus, et donc d’une part de généraliser et d’abstraire, d’autre part de ne pas perdre son temps dans l’écoute, et enfin d’être efficace dans la concurrence entre candidats ?

Certes, mais comment ces attitudes peuvent-elle prétendre au bien-être de chacun en le caricaturant autant ? En étant si loin de lui ? N’est-on pas à une concentration de la représentation qui est maintenant bien trop grande pour avoir une chance d’être synonyme d’efficacité ?

Du temps (s’il a jamais existé !) des idéologies et des religions dominantes, d’une communication diserte, d’une solide discipline bourgeoise, d’un cadre national indépassable, une certaine uniformité des attitudes et psychologies pouvait passer pour compatible avec cette forme de démocratie.

Avec la disparition ou l'épuisement de ces cadres, sous les coups de boutoirs de la liberté pour beaucoup d’entre eux, désormais acquises et inaliénable (mais que certains continuent de vouloir aliéner : nationalisme, contrôle médiatique, ordre juste), nous sommes en pleine dispersion des opinions, des comportements, des jugements.

Je pense sincèrement, en conséquence, qu’une réflexion profonde est nécessaire sur les relations entre démocratie et personnes, pour mieux y faire intervenir l’interaction, et avec elle les soubassements psycho-sociaux qu’elle suppose, dans la représentation de chaque citoyen.

Et que le recours à la loi comme forme d’action et de réglementation des détails de notre vie, la théâtralisation par les clivages et les affrontements, les comportements à la hussarde, genre CPE et autre constitutions européennes parachutées, la prépondérance de l’exécutif dans notre système démocratique, et son emblème le Président de la République Française doivent être combattus. Assez des discours martiaux, du centralisme nombriliste, des solutions assénées sans aller plus loin qu’une représentation symptomatique des problèmes !

Dans ce contexte, comment ne pas voir dans feu la recherche du consensus de l’espace antilibéral une tentative et un échec dans ce domaine ?

Que penser également des initiatives de campagne participative de Ség. Royal ? Leurre ou franc changement ? Ne tirons pas sur la possible ambulance : cet effort est louable et précieux. Mais parviendra-t-il : à dépasser le stade d’une campagne pour impacter le fonctionnement de la démocratie ? A faire naître des idées neuves ? A favoriser le consensus ? A faire participer assez largement autour de lui ? Ou bien simplement à donner l’illusion d’une écoute, une sorte de fausse modestie du politique ?

Tâchons d’en savoir plus sur les complexes et précieux soubassements nécessaires avant d’en juger !
Publicité

Publié dans Réflexion

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
Je trouve cette analyse tout à fait pertinente, les bonne questions sont posées. Le fond du problème est de savoir, notamment dans le contexte européen, si la France est rééllement un pays démocratique. L'accent mis sur "l'homme/la femme providentiel" est symptomatique à cet égard : c'est une caractéristique bien française qui traduit un scepticisme important en ce qui concerne les institutions. <br /> Il faudrait effectivement en changer mais les conservatismes, les habitudes, les pesanteurs son telles que cet effort ( et qui va prendre l'initiative?), parait insurmontable.<br /> Quand à Sego, je suis encline à penser que son "écoute" n'est que la poudre aux yeux/. Seule la recherche du pouvoir semble importante et si on doit se laisser bercer par le populisme, alors on y va, et sans état d'âmes. Combien font se faire avoir ?
Répondre
L
Ne pourrait-on pas trouver dans l'exemple des autres pays européens (pures république parlementaires, ou républiques parlementaires avec monarque - véritable celui-là, sans pouvoir, simple garant de la cohésion nationale dans beaucoup de cas) des issues, et se demander en quoi la France a besoin d'un président élu au suffrage universel ? N'existe-t-il pas une sorte de crispation, une piqûre constante de la peur, ou un trop grand rationalisme / usage systématique de l'esprit critique, de la posture de la thèse / antithèse ?C'est en tout cas ce que je semble constater, à mon échelle, vu d'un autre pays européen où je réside, à savoir la Belgique. Mais je ne peux prétendre avoir assez de connaissance du pays pour l'affirmer et m'en servir encore. Peut-être est-ce un peu le cas pour toi, qui semble avoir pas mal bourlingué ...