Concilier social-démocratie à la française et mondialisation : un leurre
Voir dans la mondialisation une chance, un moteur économique qui apportera la croissance et l’emploi au pays, et permettra de maintenir le taux de prélèvement sur le PIB à son niveau actuel, tout en baissant les aides aux entreprises : tel est l’hypothèse social-démocrate, reprise par Ségolène Royal.
Cette hypothèse est-elle tout simplement tenable ? La mondialisation économique et le maintien du taux de prélèvement français sont-ils ainsi compatibles ? La mondialisation génère-t-elle les emplois attendus ? C’est à ce sujet que je tente de répondre dans cet article.
La théorie
L’effet de la mondialisation sur l’économie, qui est prévu théoriquement (voir par exemple ceci), c’est qu’elle entraîne un déclin de certains secteurs sous l’effet de la concurrence qui oblige, pour le compenser, à une spécialisation dans d’autres, qui sont mieux protégés car intensifs en capital (en investissement si vous préférez) et en qualification de main d’œuvre. La main d’œuvre licenciée dans les activités en déclin est censée être embauchée dans les secteurs en croissance.
La pratique
En réalité, ce qu’on peut constater en regardant l’évolution récente des importations (source INSEE), c’est que tous les secteurs importent, y compris les services. En valeur de leur PIB, cependant, c’est l’industrie qui est la plus concernée, puisqu’elle produisait, hors énergie, en 2005 environ 750 milliards d’euros, tandis que les importations se situaient à environ 328 milliards toujours hors énergie.
Dans le même temps, en termes d’exportation (voir ici, source INSEE toujours), c’est également l’industrie qui contribue le plus, avec environ 330 milliards en 2005 hors énergie.
Et c’est ce même secteur, tout type d’industrie confondu (y compris les industries de haute technologie) hormis les industries agroalimentaires, qui semble en subir le plus de conséquence en termes d’emploi. Les effectifs ont ainsi baissé de 460 000 personnes depuis 1994, tandis que la productivité ne cessait d’augmenter.
Cette hausse de productivité provient en partie d’un recours à l’externalisation, sous forme d’achats de services, qui a contribué de manière substantiel au développement des services aux entreprises. Les emplois générés par ces achats de services compensent-ils les pertes dans l’industrie ? Les économies d’échelle entraînent-elles une tension plus faible sur l’emploi, qui permet d’avoir une productivité moins élevée dans les services ? C’est probablement le mécanisme en œuvre : d’après cette étude l’industrie achetait, en 1999, pour environ 110 milliards d’euros de services, ce qui correspond à environ 12% des emplois du secteur en 1999, soit, par extrapolation, environ 1 000 000 d’emplois.
Les bénéfices attendus ne sont donc pas au rendez-vous : ce ne sont pas les activités exportatrices qui, par leur croissance, amènent de l’emploi. L’emploi provient en partie d’une spécialisation à l’intérieur de l’économie nationale, par le biais des externalisations.
Pour l’industrie, c’est en réalité marche ou crève : sous la pression de la concurrence sur les marchés extérieurs mais aussi sur le marché intérieur, si la productivité ne peut pas augmenter, la compétitivité baisse et la concurrence se charge de diminuer ses ventes. Et les entreprises françaises à plus fort potentiel de génération d’emploi à l’export, à savoir les industries de biens, ne font que se maintenir au prix d’économies structurelles permanentes depuis plus de 10 ans.
Le diagnostic
La France ne semble pas en position aujourd’hui de bénéficier de cette manne de l’export. Pourquoi ?
D’après le ministère du commerce extérieur qui le dit (ici) : «
• nos exportations ne sont pas assez orientées vers les zones en forte croissance;
• notre spécialisation sectorielle et en gamme de produits mérite d’être encouragée sur les segments de marchés les plus porteurs à l’international, à plus forte valeur ajoutée et à la plus faible sensibilité au prix ;
• nos PME, en particulier celles de taille moyenne, ne sont pas assez nombreuses et sont insuffisamment présentes à l’exportation. Nous devons donc aider nos PME à grandir, pour qu’elles puissent ensuite grandir à l’international. »
Mais en réalité il existe un autre phénomène : nous ne sommes pas seuls à chercher à exporter. Dans nos gammes de produits, les pays développés, qui ont des niveaux d’innovation assez proche, et ce d’autant plus que la circulation des connaissances et la recherche s’internationalisent, se différencient entre eux non pas par leur spécialité, mais aussi par les prix. Dans ce domaine, les taux de prélèvement sur les entreprises jouent de manière évidente, surtout lorsqu’il s’agit d’exporter vers l’Union Européenne, qui représente les deux tiers de nos exportations. Or nous sommes dans le peloton de tête des pays de l’UE en matière de prélèvements obligatoires sur les sociétés.
Rajoutons à cela que le moteur de la croissance en France, c’est en fait principalement la demande intérieure, qui par sa consommation de services, soutient la production de l’économie.
Retour sur les positions Royal
Ces découvertes permettent de juger de la compatibilité entre certaines propositions de Ségolène Royal et la mondialisation.
Premier constat : on comprend la généralisation des 35 heures et la mondialisation sont incompatibles. Les 35 heures font baisser la productivité, alors qu’il semble vital pour les entreprises exportatrices de l’augmenter. Cette généralisation représenterait un handicap supplémentaire mettant une pression inutile sur toute l’industrie.
Deuxième constat : il est louable de vouloir moduler l’impôt sur les bénéfices en fonction des sociétés, mais encore faut-il indiquer de combien et en mesurer les conséquences à taux de prélèvement constant. Pour combler la différence avec l’Allemagne, il faudrait baisser le taux d’impôts sur les sociétés à 25%, mais il faudrait également baisser les charges sociales payées par les entreprises pour le ramener à 20%. D’autre part, si la baisse des prélèvements s’appliquait sur toutes les entreprises, ils se reporteraient donc sur les particuliers, entraînant un choc négatif sur la demande intérieure. Ou bien encore, si on veut préserver la demande intérieure, ce serait sur les entreprises non exportatrices, c’est-à-dire les entreprises de service, mais qui se convertirait cette fois-ci en menace sur l’activité et l’emploi. Et en menace de concurrence : l’OMC prévoit en effet de relancer l’accord sur la libéralisation des services. Il est clair que libre échange et maintien du taux de prélèvement actuel sont incompatibles.
Troisièmes constat : les exportations ne génèrent pas automatiquement les emplois espérés, rappelons que, pour revenir à une situation de quasi plein emploi avec un taux de chômage proche de 5%, il faudrait créer 1,3 millions d’emploi.
Conclusion : engagements intenables
Aussi ma conclusion, d’après ces recherches, est la suivante : un programme qui prétend marier mondialisation et maintien des prestations sociales est un leurre. Les contradictions entre les deux volontés sont trop fortes pour être économiquement viables.
Et ceci concerne tout à la fois F. Bayrou et S. Royal, qui proposent tout deux un maintien des prélèvements et voient dans la mondialisation la solution au problème du chômage.
Il est donc clair que la social-démocratie française, telle qu’elle se présente, est une arnaque. Le véritable choix, d’après cette analyse, est entre jouer le jeu de la mondialisation et renoncer au niveau de prestation publique ou sociale, ou bien refuser ce jeu, sortir de la logique du libre échange et préserver l'espoir de progrès social.
Le refus de ce jeu que soutient l'antilibéralisme est donc, à mon avis, la seule position de gauche réaliste.
A vos votes … et commentaires !
Cette hypothèse est-elle tout simplement tenable ? La mondialisation économique et le maintien du taux de prélèvement français sont-ils ainsi compatibles ? La mondialisation génère-t-elle les emplois attendus ? C’est à ce sujet que je tente de répondre dans cet article.
La théorie
L’effet de la mondialisation sur l’économie, qui est prévu théoriquement (voir par exemple ceci), c’est qu’elle entraîne un déclin de certains secteurs sous l’effet de la concurrence qui oblige, pour le compenser, à une spécialisation dans d’autres, qui sont mieux protégés car intensifs en capital (en investissement si vous préférez) et en qualification de main d’œuvre. La main d’œuvre licenciée dans les activités en déclin est censée être embauchée dans les secteurs en croissance.
La pratique
En réalité, ce qu’on peut constater en regardant l’évolution récente des importations (source INSEE), c’est que tous les secteurs importent, y compris les services. En valeur de leur PIB, cependant, c’est l’industrie qui est la plus concernée, puisqu’elle produisait, hors énergie, en 2005 environ 750 milliards d’euros, tandis que les importations se situaient à environ 328 milliards toujours hors énergie.
Dans le même temps, en termes d’exportation (voir ici, source INSEE toujours), c’est également l’industrie qui contribue le plus, avec environ 330 milliards en 2005 hors énergie.
Et c’est ce même secteur, tout type d’industrie confondu (y compris les industries de haute technologie) hormis les industries agroalimentaires, qui semble en subir le plus de conséquence en termes d’emploi. Les effectifs ont ainsi baissé de 460 000 personnes depuis 1994, tandis que la productivité ne cessait d’augmenter.
Cette hausse de productivité provient en partie d’un recours à l’externalisation, sous forme d’achats de services, qui a contribué de manière substantiel au développement des services aux entreprises. Les emplois générés par ces achats de services compensent-ils les pertes dans l’industrie ? Les économies d’échelle entraînent-elles une tension plus faible sur l’emploi, qui permet d’avoir une productivité moins élevée dans les services ? C’est probablement le mécanisme en œuvre : d’après cette étude l’industrie achetait, en 1999, pour environ 110 milliards d’euros de services, ce qui correspond à environ 12% des emplois du secteur en 1999, soit, par extrapolation, environ 1 000 000 d’emplois.
Les bénéfices attendus ne sont donc pas au rendez-vous : ce ne sont pas les activités exportatrices qui, par leur croissance, amènent de l’emploi. L’emploi provient en partie d’une spécialisation à l’intérieur de l’économie nationale, par le biais des externalisations.
Pour l’industrie, c’est en réalité marche ou crève : sous la pression de la concurrence sur les marchés extérieurs mais aussi sur le marché intérieur, si la productivité ne peut pas augmenter, la compétitivité baisse et la concurrence se charge de diminuer ses ventes. Et les entreprises françaises à plus fort potentiel de génération d’emploi à l’export, à savoir les industries de biens, ne font que se maintenir au prix d’économies structurelles permanentes depuis plus de 10 ans.
Le diagnostic
La France ne semble pas en position aujourd’hui de bénéficier de cette manne de l’export. Pourquoi ?
D’après le ministère du commerce extérieur qui le dit (ici) : «
• nos exportations ne sont pas assez orientées vers les zones en forte croissance;
• notre spécialisation sectorielle et en gamme de produits mérite d’être encouragée sur les segments de marchés les plus porteurs à l’international, à plus forte valeur ajoutée et à la plus faible sensibilité au prix ;
• nos PME, en particulier celles de taille moyenne, ne sont pas assez nombreuses et sont insuffisamment présentes à l’exportation. Nous devons donc aider nos PME à grandir, pour qu’elles puissent ensuite grandir à l’international. »
Mais en réalité il existe un autre phénomène : nous ne sommes pas seuls à chercher à exporter. Dans nos gammes de produits, les pays développés, qui ont des niveaux d’innovation assez proche, et ce d’autant plus que la circulation des connaissances et la recherche s’internationalisent, se différencient entre eux non pas par leur spécialité, mais aussi par les prix. Dans ce domaine, les taux de prélèvement sur les entreprises jouent de manière évidente, surtout lorsqu’il s’agit d’exporter vers l’Union Européenne, qui représente les deux tiers de nos exportations. Or nous sommes dans le peloton de tête des pays de l’UE en matière de prélèvements obligatoires sur les sociétés.
Rajoutons à cela que le moteur de la croissance en France, c’est en fait principalement la demande intérieure, qui par sa consommation de services, soutient la production de l’économie.
Retour sur les positions Royal
Ces découvertes permettent de juger de la compatibilité entre certaines propositions de Ségolène Royal et la mondialisation.
Premier constat : on comprend la généralisation des 35 heures et la mondialisation sont incompatibles. Les 35 heures font baisser la productivité, alors qu’il semble vital pour les entreprises exportatrices de l’augmenter. Cette généralisation représenterait un handicap supplémentaire mettant une pression inutile sur toute l’industrie.
Deuxième constat : il est louable de vouloir moduler l’impôt sur les bénéfices en fonction des sociétés, mais encore faut-il indiquer de combien et en mesurer les conséquences à taux de prélèvement constant. Pour combler la différence avec l’Allemagne, il faudrait baisser le taux d’impôts sur les sociétés à 25%, mais il faudrait également baisser les charges sociales payées par les entreprises pour le ramener à 20%. D’autre part, si la baisse des prélèvements s’appliquait sur toutes les entreprises, ils se reporteraient donc sur les particuliers, entraînant un choc négatif sur la demande intérieure. Ou bien encore, si on veut préserver la demande intérieure, ce serait sur les entreprises non exportatrices, c’est-à-dire les entreprises de service, mais qui se convertirait cette fois-ci en menace sur l’activité et l’emploi. Et en menace de concurrence : l’OMC prévoit en effet de relancer l’accord sur la libéralisation des services. Il est clair que libre échange et maintien du taux de prélèvement actuel sont incompatibles.
Troisièmes constat : les exportations ne génèrent pas automatiquement les emplois espérés, rappelons que, pour revenir à une situation de quasi plein emploi avec un taux de chômage proche de 5%, il faudrait créer 1,3 millions d’emploi.
Conclusion : engagements intenables
Aussi ma conclusion, d’après ces recherches, est la suivante : un programme qui prétend marier mondialisation et maintien des prestations sociales est un leurre. Les contradictions entre les deux volontés sont trop fortes pour être économiquement viables.
Et ceci concerne tout à la fois F. Bayrou et S. Royal, qui proposent tout deux un maintien des prélèvements et voient dans la mondialisation la solution au problème du chômage.
Il est donc clair que la social-démocratie française, telle qu’elle se présente, est une arnaque. Le véritable choix, d’après cette analyse, est entre jouer le jeu de la mondialisation et renoncer au niveau de prestation publique ou sociale, ou bien refuser ce jeu, sortir de la logique du libre échange et préserver l'espoir de progrès social.
Le refus de ce jeu que soutient l'antilibéralisme est donc, à mon avis, la seule position de gauche réaliste.
A vos votes … et commentaires !
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