Victor Hugo, les Travailleurs de la Mer
Après avoir lu une anthologie des poèmes de Hugo, je me suis lancé dans la lecture d’un de ces romans, en l’occurrence « Les Travailleurs de la Mer », choisi dans la multitude pour son titre. Je l’ai terminé il y a quelques jours.
J’ai finalement beaucoup aimé ce roman, pour sa dimension épique, tragique, passionnelle et son final austère, sacrificiel, en apothéose d’amour et de souffrance.
Hugo dit quelque part dans le roman que la conscience est peut-être une ligne droite, mais la vie est pleine des courbes de la destinée. Une ligne cependant trace sa constante dans le roman : celle de la passion, de l’amour. Ligne menacée par la mort dans une longue séquence, dans le tourbillon sauvage de la mer et du vent. Le roman court de rebondissements en rebondissements, de plus en plus intenses, et finit en apothéose d’émotion dans la tragédie d’un homme seul.
Pour ceux qui ne souhaitent pas voir l’histoire dévoilée, arrêtez-vous là. Il faut un peu de courage si vous voulez vous lancer dans l’aventure, mais cela reste un roman moderne, très romantique (au sens du mouvement littéraire). Pour les autres, voici un peu plus de détails.
L’histoire en quelques mots : Gilliat, solitaire mystérieux de l’île, fin connaisseur de la mer et de ses dangers, tombe subitement dans la passion pour Deruchette, nièce de mess Lethierry, après que celle-ci, au tout début du roman, ait écrit son nom dans la neige, sans le connaître, le jour de Noël, et se fut enfuie en riant. Il ira donc, parce qu’elle est promise à celui qui ramènera la machine à vapeur du bateau naufragé de mess Lethierry, la Durance, combattre la mer et les écueils nommées Douvres, lieu féroce, désert et hostile. Là il livrera un long combat titanesque, se nourrissant de coquillages, réussissant l’impossible – extraire la machine qui est miraculeusement conservée - échappant à la tempête, ainsi qu’à une pieuvre, et au naufrage, rongé par la fièvre, en proie à la faim et la soif, pour ramener la machine à Saint Sampson. Et là, au lieu de s’unir à sa promise, il assistera à l’éclosion de son amour pour un autre, et préférera lui donner le mariage et la liberté avec l’homme qu’elle aime, le révérend Ebenezer Caudray, et les regarder s’éloigner vers l’Angleterre sur le sloop Cashmere.
Le roman est un grand crescendo. S’il commence assez lentement, et qu’il faut deux cents pages pour arriver au premier rebondissement, l’accélération est permanente, et la densité la plus grande est dans ce final, grandiose, qui raconte un homme qui regarde sa bien aimée partir avec son nouveau mari, alors qu’il vient de les marier, puis qui se laisse recouvrir par les flots sur la Chaise Gild-Horm-‘Ur, anfractuosité en hauteur dans les roches de la côte, recouverte et isolée par la marée haute, bien connue pour ses victimes.
Le début est assez laborieux. De longues descriptions érudites sur les termes de marine, les mœurs des îles anglo-normandes, la géographie des îles, et des ramifications très nombreuses, qui brossent patiemment le tableau de l’action, font que le fil de la fiction met beaucoup de pages à se mettre en place.
Mais en quelques pages, le roman décolle, vers son milieu, au moment précis du naufrage de la Durande, sur les écueils Douvres, de manière volontaire par son capitaine, Clubin. Celui-ci croyait pouvoir combiner trois choses par ce naufrage : l’héroïsme, en restant seul sur le navire qui sombre tandis que s’éloignent les passagers dans la chaloupe de sauvetage, une fausse disparition pour les gens de l’île, qui l’auraient cru naufragé, ainsi que la fuite et la richesse, car il est muni de 3 billets de 25 000 francs arrachés sous la menace d’un revolver à Saint Malo à un ancien associé de mess Lethierry, qui lui avait volé ces richesses.
Mais voilà : il croyait s’échouer sur les rochers Hanois, et pouvoir rejoindre Guernesey à la nage. Hors il se trouve sur les écueils Douvres, les plus terribles, car il s’est en réalité égaré dans la brume. Tentant le tout pour le tout il se jette à l’eau, pour rejoindre un rocher proche, lorsqu’il sent, dans l’eau noire et froide, qu’il est happé à la jambe …
Si, à ce moment précis, les pièces de puzzle mises en place par Hugo s’assemblent pour donner le coup d’envoi de l’épopée, jamais par la suite le déroulement du roman n’est prévisible. Il court d’accidents en providences, de succès en déconvenues, à un rythme toujours plus rapide, plein de bonnes et de mauvaises surprises, portant les personnages dans des états paroxystiques : hébétude, abandon, renoncements, amour, bonheur, sacrifice.
Du point de vue du style, Hugo use abondamment des personnifications, en particulier de la mer, du vent, des animaux sauvages, ce qui grandit, étire, intensifie considérablement certains moments forts. Il use également parfois de métaphores filées sur de longues lignes, même si ce procédé est assez rare.
Le roman comporte somme toute très peu de douceur, même s’il en a pour Deruchette. L’horreur, l’adversité, la monstruosité, le danger, la menace sont des sujets qui bercent en particulier l’épisode des Douvres. Quelques points de vue politiques, sur la religion ou la France, transparaissent parfois, surtout au début.
Que ce soit dans ses poésies ou dans ce roman, Hugo fait preuve d’une habilité narrative à laquelle se mêle le recours aux concepts pour décrire le monde, la confrontation de l’homme avec la nature, l’horreur sacrée et quelques évasions sentimentales.
Il est de ces romans qui finalement vous prennent, vous marquent, vous transforment, altèrent vos perceptions réelles, s’immiscent dans votre vie, vous chauffe, parfois à ébullition. Pour moi, ce roman en fait partie, à côté d’autres œuvres comme celles de Giono, de Pirotte, de Tolstoi, « Sous le volcan » de Malcolm Lowry, pour n’en citer que quelques unes, et j’en oublie beaucoup d’autres.
J’ai finalement beaucoup aimé ce roman, pour sa dimension épique, tragique, passionnelle et son final austère, sacrificiel, en apothéose d’amour et de souffrance.
Hugo dit quelque part dans le roman que la conscience est peut-être une ligne droite, mais la vie est pleine des courbes de la destinée. Une ligne cependant trace sa constante dans le roman : celle de la passion, de l’amour. Ligne menacée par la mort dans une longue séquence, dans le tourbillon sauvage de la mer et du vent. Le roman court de rebondissements en rebondissements, de plus en plus intenses, et finit en apothéose d’émotion dans la tragédie d’un homme seul.
Pour ceux qui ne souhaitent pas voir l’histoire dévoilée, arrêtez-vous là. Il faut un peu de courage si vous voulez vous lancer dans l’aventure, mais cela reste un roman moderne, très romantique (au sens du mouvement littéraire). Pour les autres, voici un peu plus de détails.
L’histoire en quelques mots : Gilliat, solitaire mystérieux de l’île, fin connaisseur de la mer et de ses dangers, tombe subitement dans la passion pour Deruchette, nièce de mess Lethierry, après que celle-ci, au tout début du roman, ait écrit son nom dans la neige, sans le connaître, le jour de Noël, et se fut enfuie en riant. Il ira donc, parce qu’elle est promise à celui qui ramènera la machine à vapeur du bateau naufragé de mess Lethierry, la Durance, combattre la mer et les écueils nommées Douvres, lieu féroce, désert et hostile. Là il livrera un long combat titanesque, se nourrissant de coquillages, réussissant l’impossible – extraire la machine qui est miraculeusement conservée - échappant à la tempête, ainsi qu’à une pieuvre, et au naufrage, rongé par la fièvre, en proie à la faim et la soif, pour ramener la machine à Saint Sampson. Et là, au lieu de s’unir à sa promise, il assistera à l’éclosion de son amour pour un autre, et préférera lui donner le mariage et la liberté avec l’homme qu’elle aime, le révérend Ebenezer Caudray, et les regarder s’éloigner vers l’Angleterre sur le sloop Cashmere.
Le roman est un grand crescendo. S’il commence assez lentement, et qu’il faut deux cents pages pour arriver au premier rebondissement, l’accélération est permanente, et la densité la plus grande est dans ce final, grandiose, qui raconte un homme qui regarde sa bien aimée partir avec son nouveau mari, alors qu’il vient de les marier, puis qui se laisse recouvrir par les flots sur la Chaise Gild-Horm-‘Ur, anfractuosité en hauteur dans les roches de la côte, recouverte et isolée par la marée haute, bien connue pour ses victimes.
Le début est assez laborieux. De longues descriptions érudites sur les termes de marine, les mœurs des îles anglo-normandes, la géographie des îles, et des ramifications très nombreuses, qui brossent patiemment le tableau de l’action, font que le fil de la fiction met beaucoup de pages à se mettre en place.
Mais en quelques pages, le roman décolle, vers son milieu, au moment précis du naufrage de la Durande, sur les écueils Douvres, de manière volontaire par son capitaine, Clubin. Celui-ci croyait pouvoir combiner trois choses par ce naufrage : l’héroïsme, en restant seul sur le navire qui sombre tandis que s’éloignent les passagers dans la chaloupe de sauvetage, une fausse disparition pour les gens de l’île, qui l’auraient cru naufragé, ainsi que la fuite et la richesse, car il est muni de 3 billets de 25 000 francs arrachés sous la menace d’un revolver à Saint Malo à un ancien associé de mess Lethierry, qui lui avait volé ces richesses.
Mais voilà : il croyait s’échouer sur les rochers Hanois, et pouvoir rejoindre Guernesey à la nage. Hors il se trouve sur les écueils Douvres, les plus terribles, car il s’est en réalité égaré dans la brume. Tentant le tout pour le tout il se jette à l’eau, pour rejoindre un rocher proche, lorsqu’il sent, dans l’eau noire et froide, qu’il est happé à la jambe …
Si, à ce moment précis, les pièces de puzzle mises en place par Hugo s’assemblent pour donner le coup d’envoi de l’épopée, jamais par la suite le déroulement du roman n’est prévisible. Il court d’accidents en providences, de succès en déconvenues, à un rythme toujours plus rapide, plein de bonnes et de mauvaises surprises, portant les personnages dans des états paroxystiques : hébétude, abandon, renoncements, amour, bonheur, sacrifice.
Du point de vue du style, Hugo use abondamment des personnifications, en particulier de la mer, du vent, des animaux sauvages, ce qui grandit, étire, intensifie considérablement certains moments forts. Il use également parfois de métaphores filées sur de longues lignes, même si ce procédé est assez rare.
Le roman comporte somme toute très peu de douceur, même s’il en a pour Deruchette. L’horreur, l’adversité, la monstruosité, le danger, la menace sont des sujets qui bercent en particulier l’épisode des Douvres. Quelques points de vue politiques, sur la religion ou la France, transparaissent parfois, surtout au début.
Que ce soit dans ses poésies ou dans ce roman, Hugo fait preuve d’une habilité narrative à laquelle se mêle le recours aux concepts pour décrire le monde, la confrontation de l’homme avec la nature, l’horreur sacrée et quelques évasions sentimentales.
Il est de ces romans qui finalement vous prennent, vous marquent, vous transforment, altèrent vos perceptions réelles, s’immiscent dans votre vie, vous chauffe, parfois à ébullition. Pour moi, ce roman en fait partie, à côté d’autres œuvres comme celles de Giono, de Pirotte, de Tolstoi, « Sous le volcan » de Malcolm Lowry, pour n’en citer que quelques unes, et j’en oublie beaucoup d’autres.
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