"Tombeau pour 500 000 soldats", livre à l'épaisseur conséquente divisé en sept chants.
Le récit est placé dans une région imaginaire, désertique, centré autour de deux villes (Ectabane, ville côtière et Inaménas la rivale). Ces amas urbains évoquent fortement les villes des anciennes colonies du Maghreb, mais par d'autres signes se trouvent parfois "colorées" en réminiscence du camp de concentration nazi, ou bien encore en hallucination indochinoise. Certaines populations sont esclaves, et portent un anneau à la lèvre pour les distinguer.
La toile de fond du récit, c'est la guerre. Celle qui oppose les défenseurs des cités et les rebelles. Le flot de personnages est continu, plusieurs se succédant, à tour de rôle, s'emparant parfois de la première personne : rebelles, enfants-esclaves de la cité, soldats.
L'ambiance de ce roman, continuelle, c'est la violence, le désir sexuel, les pulsions de mort, et le sexe, dressant un ciel noir et très lourd, voire horrifiant ou brièvement terriblement fascinant. Prostitution, sévices, adultère, homosexualité (masculine), masturbation exhibitionniste, incestes. Atrocités guerrières. Avidité de sexe des soldats, prenant indistinctement pour objet les hommes ou les femmes, violant sur leur passage. Sévices. Meurtres. La liste est longue, et constitue la matière unique du roman. Pas une seule minute de répit, aucun espace de respiration en dehors de ce ciel pesant (sauf la fin, libératrice mais au goût amer et claustrophobique). Quelques paroxysmes vertigineux et nauséeux : un enfant écrasé par une chenille de char dont le corps reste bloqué dans la chenille et qui doit être retiré par des soldats; une vieille femme qui tue des enfants et les donnent en pâture aux rats, encore agonisant, pour attraper les animaux et les dévorer; une princesse avide de sang humain.
Autre trait distinctif, la corruption permanente des phrases par les fluides corporels : souvent simple accolade ou embrassade au début, les gestes dégénèrent sans cesse et finissent par jaillir (sang, sperme, urine, crachat, lait des femmes, vomis), mouiller, engluer, luire ou coller. Les déboutonnages et les tumescences sont multiples.
Il est également frappant, à la longue, de noter l'absence de sensibilité des personnages, qui sont surtout en acte et très peu en sentiment. Les émotions sont très majoritairement cantonnées l'expression du désir charnel. D'où la sensation de lire une longue litanie d'horreur "sèche", sans dénonciation, sur un ton cruel ou déshumanisé pour le moins, machinal, sans réaction émotive ou sentimentale dans le texte que placerait l'auteur.
Comment peut-on lire un livre pareil jusqu'à son terme ? Pour ce qui me concerne, pour tenter de saisir, par l'effet de répétition, ce que tente d'exprimer l'auteur. Et puis pour guetter (mais bien illusoirement) l'amélioration, je ne parle pas de happy end, le simple changement, la fin du supplice des horreurs.
Sans doute peut-on voir dans cette oeuvre l'allégorie de l'humanité, l'homme semant sans cesse la mort et la violence, pris dans un torrent pulsionnel qui le déborde complètement, en particulier lorsqu'il est en interaction avec d'autres hommes, et la réaction en chaîne permanente que ce flot occasionne.
Mais un tel déchaînement permanent est plus qu'une dénonciation, c'est à une fascination mauvaise que nous convie l'auteur. Est-ce le récit d'une psychopathie ? Perversité polymorphe ? La compréhension du livre ne saurait donc être trouvée uniquement dans la lecture de celui-ci, mais appelle à une explication externe.
La seule que j'ai trouvée pour l'instant, c'est que l'auteur voulait "prendre la matière et la soulever". Le seul point de repère, explicatif, a trait à l'enfer qu'a vécu l'auteur dans son enfance (voir à ce sujet cet article).
Peut-être devrai-je lire "Explications" du même auteur, pour mieux comprendre ses desseins. Dans l'intervalle, Coma m'attend toujours.




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