Reconnaissons-le : le dernier film de Sean Penn est un bon moment de cinéma. Il nous emmène, sans temps mort, dans la nature la plus sauvage, dans la suite du héros. Il propose une narration construite à 3 niveaux : l'histoire courante du héros, un flash back sur son parcours en parallèle, et la voix off de la soeur du héros qui ponctue le récit. Il prévoit quelques moments de sensation forte (dépeçage d'un caribou, passage d'un ours, franchissement de rapides, bastonnage dans un train de marchandises ...). Les paysages et les scènes naturalistes, qui incluent toujours le héros de l'histoire, sont très présents.
Et l'histoire, alors ? Et bien, un récit sur une expérience individualiste, isolationniste, de solitude, d'ermitage dans la nature sauvage. Qui a ses racines dans le rejet du mensonge et de l'hypocrisie d'une famille et d'une société, mais également dans un certain isolement théorique (dans des bouquins), et qui se termine on ne peut plus mal. Qui souligne également l'aveuglement du héros, qui ne voit pas, ne prend pas la main qu'on lui tend sur son passage, ne saisit pas les messages ou les opportunités qu'ils adressent (l'amour de l'autre, la difficulté des relations parentales) et ne pense qu'à une chose : l'isolement en Alaska.
Mise en scène volontaire, l'approche des paysages ou du contexte naturel ne se dirige pas vers ceux-là même : le sujet n'est pas la nature (ses beautés et ses dangers), mais bien la trajectoire singulière du héros, Alex Supertramp, dans cette nature qui est un cadre. Les amateurs de splendeurs ne s'y retrouveront que peu, car la manière de filmer, bougé - caméra sur l'épaule et plan coupé, un peu haché, empêche de saisir la nature, et se préoccupe davantage d'exprimer la trajectoire du personnage principale et sa hargne, on peut presque dire sa fuite ou tout du moins sa quête.
Ce film s'inspire d'une expérience réelle. Et c'est peut-être précisément dans cela qu'il peut paraître brider : histoire à raconter + merveilleux décors naturels = Sean Penn s'épargne un vrai travail de réflexion.
Certes, le film est spirituellement consistant. Il vient souligner les limites de l'individualisme, à traverse un message : la sagesse, le bonheur sont des notions qu'on éprouve en relation avec d'autres personnes ou en collectif, pas seul. Il incarne le mythe du solitaire qui poursuit ses rêves seuls dans la nature, en disqualifiant cette voie. Lorsque la solitude apporte la solution au héros, il est trop tard : il ne peut plus faire demi-tour : et puis il s'empoisonne, et meurt. Seul il n'est donc pas possible de s'en sortir, c'est physiquement dangereux et si l'introspection vaut, elle ne doit pas gâcher les messages que d'autres, rencontrés sur le chemin, vous adressent.
Mais on s'arrêtera là. Le film n'aborde pas les possibles solutions, leurs subtilités bien plus grande que celle d'un isolement (vie en groupe, filiation, amour, partage, sociétal, etc), et se borne au constat de l'échec. La réflexion qu'appelle le scénario a donc lieu en dehors du film. Et c'est un peu dommage.
Le film présente également un trait restrictif : le héros, au fond, ressemble physiquement au Christ, à la fin en particulier, et les références à la religion chrétienne sont marquées. Heureusement qu'à côté de l'endroit où il a élu domicile il n'y a pas une croix prête à l'accueillir, sinon, on y avait droit ... Plus largement, l'évocation idéologique qu'utilise le film est uniquement chrétienne. Le film laisse transparaître une tentation : celle de Jesus Supertramp marchant sur les eaux. C'est bien évidemment pesant, la seule idéologie de l'amour qui est présentée étant celle du Christ. Et idéologiquement orienté : il existe objectivement d'autres idéologies où l'amour a sa place : le bouddhisme, l'hindouisme par exemple. Et puis il y tout ce qu'on peut trouver dans le mouvement hippie, dont des représentants contemporains sont mis en scène, toutes ces voies concrètes qu'il serait intéressant de développer.
Le film démarque donc, sans élargir, mais plutôt en cantonnant, une question ou un fait manifeste : sur le territoire de l'amour, la proposition païenne est transparente et la place est libre pour les religions ...Deuxième thème épinglé avec justesse par le film , et celui-ci non traité religieusement, c'est celui de la vérité : que ce serait bien plus simple si la vérité existait, ou bien était au moins accessible ! .
le film de Sean Penn est donc une bonne expérience, mais un peu limitative et surement pas naturaliste. Mon sentiment est donc mitigé : voir le film apporte quelque chose, mais on aimerait qu'il suive un cours plus dense, et plus ouvert.
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